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Lahcen Agoujil: « le tourisme de masse n'est pas une solution durable »

Publié le 30 April 2020

Lors de notre passage dans les montagnes de l’Atlas, au Maroc, nous avons découvert une entreprise de tourisme pas comme les autres. Loin du développement de masse, un gîte plein de charme nous accueille dans une petite vallée isolée, appelée Anergui. L’endroit est idéal pour des randonnées à pieds, à la rencontre des lieux et de leurs habitants. Leur hospitalité contraste d’ailleurs grandement avec les zones d’affluence et atteste de l’impact du développement touristique sur les relations sociales.

« Terres Nomades », spécialisée dans l’écotourisme, permet également en grande partie le financement d’une association appelée « Anergui », qui œuvre au développement de la vallée du même nom.

Leur créateur, Lahcen Agoujil, nous parle de son projet.

Portrait de Lahcen Agoujil
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Propos recueillis à Marrakech en octobre 2018 – Publié le 30 April 2020

Le Maroc est un pays très développé au point de vue touristique, quelles sont ses particularités?

En fait le Maroc c’est très varié, on a la mer, on a la montagne et on a le désert. On peut voyager toute l’année, c’est ça l’avantage. Mais ce qui se développe surtout c’est le tourisme de masse. Et c’est une grosse erreur, de mon point de vue… Car on développe, on construit en béton et on dénature plusieurs régions.

Moi je trouve que le tourisme qui est bénéfique pour le Maroc et surtout pour les populations reculées, c’est le tourisme solidaire, responsable. Surtout dans les montagnes de l’Atlas où je pense qu’il faut limiter les passages. Si on veut vraiment respecter l’environnement, respecter les traditions, on ne peut pas arriver à 40 personnes et rencontrer une famille, prendre un thé, discuter… ce n’est pas possible.

Et même pour l’écosystème, pour pouvoir marcher dans un endroit, il faut limiter et protéger. Il faut faire des sentiers balisés pour que les gens n’en sortent pas, pour ne pas déranger la nature, les oiseaux, les animaux, piétiner les plantes etc.

Je pense que le tourisme de masse n’est pas une solution durable. En plus ça peut fausser les relations parce que tout devient matériel: lorsqu’on va chez des gens prendre un thé, ils commencent à demander de l’argent, ce ne sont plus de très bonnes relations, ce sont des relations basées sur l’argent…

Le tourisme de masse crée aussi des emplois dans les villes. Mais en montagne, cela crée des envies, surtout pour la jeunesse qui veut imiter les touristes… Ils veulent partir en ville, s’habiller comme les touristes, manger comme les touristes, mais le niveau de vie ne suit pas… Et en plus d’abandonner les traditions, d’abandonner les coutumes, ça engendre l’exode rural!

Par contre le tourisme de montagne, le tourisme responsable, ça permet aux populations de rester sur leur place et de développer leurs traditions, leur artisanat, ce qui leur permet d’être stables sur leur territoire.

Qu'est-ce qui vous a amené à ces réflexions, quel est votre parcours personnel?

Je suis originaire de la région d’Anergui, mes parents étaient nomades. Ils ont arrêté le nomadisme quand j’ai eu l’âge d’aller à l’école. Mon père a beaucoup voyagé, il était commerçant et il s’est rendu compte de l’utilité de l’école. Il a dit « moi je ne suis pas allé à l’école, il faut que mon fils parte faire des études » et du coup ils se sont installés dans la vallée d’Anergui. Je suis allé à l’école primaire dans la vallée, au collège, au lycée et je suis ensuite allé à Marrakech à l’université, je suis géologue de formation. Je retrouve donc le nomadisme un petit peu là, dans la roche, dans la montagne…

Après j’ai fait différents métiers car je n’ai pas trouvé dans mon domaine, un peu d’enseignement, de la comptabilité… J’ai également fait la formation de guide et j’ai travaillé pour de grosses agences françaises et européennes.  Plus tard, j’ai repris mes études et j’ai préparé un master en tourisme et développement durable.

« il fallait que je m’oriente vers le tourisme responsable. […] Parce que c’est le tourisme qui respecte l’être humain tel qu’il est »

Comment vous est venue l'idée de reprendre vos études?

Parce que je me suis retrouvé dans le tourisme et je me suis dit qu’il fallait que je m’oriente vers le tourisme responsable. C’est un créneau du tourisme qui sert le pays, qui sert la nature. Parce que c’est le tourisme qui respecte l’être humain tel qu’il est, qui respecte la nature et qui participe au développement des régions que l’on traverse.

Avant de reprendre ces études, vous aviez déjà créé l'association « Anergui» , du nom de la vallée d'où vous venez... 

Tout à fait, le tout premier projet a été de participer à la scolarisation des enfants. Chaque année on achète des fournitures scolaires, il y a un peu près 120 élèves à qui on achète des cahiers, des cartables, des stylos…

Et après on a canalisé une source dans un village qui s’appelle Aït Boulmane car les gens n’avaient pas d’eau potable à la maison

On participe aussi à des actions de reboisement. Nous collaborons avec les eaux et forêts de la province d’Azilal. On a essayé de reboiser mais on a trouvé un problème, car les éleveurs n’aiment pas cela, ça limite leur territoire. Donc on leur a donné des arbres pour qu’ils plantent eux même dans les endroits où ils ne passent pas, et pour les stimuler plus on leur donne des arbres fruitiers, des amandiers et des pommiers… Je les comprends aussi, c’est une région très reculée, une région montagneuse où ils ont besoin de se réchauffer l’hiver parce que parfois il y a jusqu’à 2 mètres de neige, il n’y a pas de chauffage, il n’y a rien donc ils sont obligés de couper du bois pour se réchauffer… Si on veut vraiment y arriver il faut trouver des alternatives mais pour l’instant l’association n’a pas les moyens.

On a également eu une ambulance pour toute la vallée qui permettait aux gens d’être évacués en cas d’accident. Mais depuis 4 ou 5 ans il y a un dispensaire avec un médecin et une sage femme, du coup on a développé la maison de la maman, c’est une maison où les femmes semi-nomades viennent quelques jours avant l’accouchement, elles sont logées et nourries, elles accouchent à l’hôpital et reviennent chez nous 2 à 3 jours après, avant de repartir.

Vous accordez également de l'importance à la protection du patrimoine culturel et architectural de la vallée...

Oui car dans la vallée, il y a des greniers collectifs. Ils appartenaient à plusieurs familles et ils étaient construits à l’époque où il y avait des guerres tribales. Ils faisaient office de banque où tout le monde mettait ses réserves, ses bijoux, son argent, le blé, la laine, le beurre… On les déposait là, avec un gardien rémunéré selon les traditions.

Une fois que les guerres se sont terminées, chacun a construit sa petite maison à côté… Et la majorité des greniers sont maintenant abandonnés, ils sont construits en pisé et en terre donc on a essayé de les restaurer. On a refait le toit, on a refait quelques chambres… Pour nous c’est important, c’est une partie de l’histoire des tribus Amazigh, des tribus Berbères de l’Atlas. On a également demandé quelques subventions au ministère de la culture pour pouvoir le restaurer à 100% et par la suite lui donner une fonction. C’est ce qu’on aimerait pour l’entretenir sans le dénaturer, soit une fonction de musée, soit une fonction de maison d’hôte…

C'est donc quelques années après la création d'Anergui que vous développez votre entreprise de tourisme responsable?

Exactement, au départ quand j’étais guide j’ai commencé à parler de notre association. Des gens participaient, faisaient des dons… Après j’ai décidé de monter mon entreprise, je me suis dit: « il faut qu’une partie des bénéfices partent à la population, à l’association qui réalise des projets en concertation avec les villageois. »

L’association est financée par notre agence en grande partie, et par la commune d’Anergui. On a quelques subventions, mais c’est à 80% l’agence.

Quelles activités proposez-vous avec votre agence « Terres Nomades »?

Terres Nomades, c’est retourner vers le tourisme écologique. C’est la randonnée, tout ce qui respecte la nature. La randonnée, la marche à pied, les randonnées équestre, l’observation des oiseaux, l’étude des plantes… Tout ce qui est bien-être.

Vallée d'Anergui où se trouve l'écolodge de Terres Nomades
Delphine face à la vallée d'Anergui

Comment peut-on identifier une entreprise de tourisme responsable? Comment peut-on la dissocier d'une autre entreprise au Maroc?

Au Maroc, on est connu parce qu’on a « la Clé Verte » par rapport à notre maison d’hôte à Anergui. C’est un label concernant le respect de la nature, de l’environnement… Et en 2014, on a eu le trophée du tourisme responsable au Maroc!

Quels critères faut-il pour avoir ce label?

Il y a tout un dossier à remplir avec des critères à respecter, surtout concernant la gestion de l’eau, du linge, de la nourriture, le respect et la rémunération des employés. Comment traiter les eaux usées… à Anergui on a une source qu’on a captée directement de la montagne. On a un bassin, on rassemble l’eau pour l’irrigation du jardin et en même temps pour l’alimentation de la maison.

Et pour les eaux usées on a une fosse septique. On la traite à la fin de la saison par des bactéries. L’eau repart dans la nature, ça s’infiltre… Et la fosse septique se repose d’octobre jusqu’à avril, c’est là que les bactéries font leur action.

Au niveau environnemental, on a vu que le Maroc avait interdit les sacs plastiques en 2016 mais que ce n'est pas tout à fait respecté... Comment les déchets sont-ils gérés dans le pays?

Quand ils ont décidé d’interdire le plastique, ça a failli créer des problèmes, ici les gens sont habitués au plastique.

A l’époque ils avaient pensé à mettre des amendes pour tous les commerçants qui utilisaient le plastique, mais c’est difficile… Il faut que ça passe par l’éducation, par l’école.

Il y a quelques associations, quelques entreprises qui essayent de faire du recyclage dans la Médina a Marrakech…

D’ailleurs nous au niveau de l’association Anergui on essaye de faire des campagnes de ramassage de déchets.

C’est un gros problème au Maroc… En tout cas concernant notre agence, nous gérons tous ce qui est poubelles. On a des sacs poubelles qu’on donne aux groupes, ils ramènent leurs déchets à Marrakech et à Marrakech on les dépose à la déchèterie. Là il y a les organismes qui savent gérer ça… Nous, on essaye de ne pas laisser de traces dans les endroits où nous passons. Donc on ramène tout! On essaye de ne pas utiliser de plastique dé. On a quelques boites de conserves mais on essaye de ne pas trop en prendre. Tout ce qui est végétal, on le donne aux animaux, aux mules, aux dromadaires. Le papier on le brule et le reste des déchets on le ramène à Marrakech.

D'ailleurs vous avez également un jardin bio au gîte d'Anergui?

Oui, on cultive nos légumes, on a nos pommiers, on a des abricotiers, il y a pas mal d’arbres fruitiers et on a aussi nos légumes, nos poules. On est presque à 90% autonomes!

Lahcen répondant aux question de Delphine
Lahcen Agoujil répondant aux questions de Delphine

Votre écolodge d'Anergui est également gérée par des habitants de la vallée?

C’est géré par une famille là bas et donc c’est un revenu, c’est stable pour la famille. Nous avons 3 employés qui sont déclarés, qui ont leur assurances, leur cotisations sociales, un salaire mensuel.

Pourquoi est-ce important d'employer des locaux?

Comme je l’ai dit tout à l’heure, ça permet aux gens de rester sur place, de limiter l’exode rural. Ça leur permet de développer leurs activités à côté, parce que pendant la période où ils n’ont pas de travail, ils ont d’autres activités: l’élevage de moutons, de chèvres ou par exemple, pour les femmes qui travaillent chez nous, le tissage, la vente de tapis etc.

Vous parlez également de tarif « justes et équitables pour tous, et des guides locaux traités avec respect », qu'entendez-vous par là ?

Il y a des entreprises qui payent les guides ou les cuisiniers uniquement par les pourboires, si les clients ne donnent rien, ils n’ont rien… Avec nous ils ont un salaire fixe sur lequel on s’est mis d’accord depuis le départ. Quand ils partent avec le groupe, au retour ils ont leur salaire.

« Si on veut avoir vraiment un contact, il faut respecter l’autre. »

Vous soulignez aussi le respect des cultures locales... par exemple pour l'habillement.

Ça c’est l’information que l’on passe à nos voyageurs, et que nos guides répètent au départ de chaque voyage. Ils expliquent aux voyageurs comment s’habiller, comment respecter. Car on ne va pas arriver dans un village où il y a les parents, les grands-parents, les jeunes, avec des shorts tout courts… Ce n’est pas dans les traditions, ce n’est pas dans la religion. Si on veut avoir vraiment un contact, il faut respecter l’autre. Si on veut pouvoir aller vers lui, il ne faut pas le choquer, il faut le respecter pour pouvoir échanger avec lui.

Il faut que les touristes laissent une bonne impression aux populations locales pour qu'elles acceptent...

Exactement! Pour que ça dure, il faut respecter.

Et d’ailleurs il ne faut pas distribuer aussi des stylos, des bonbons, des habits… Il y a des associations, s’il n’y en a pas il faut aller à l’école, l’instituteur lui connait les enfants ou les familles qui n’ont pas les moyens.

En 2014, Lahcen Agoujil obtient le prix du tourisme responsable au Maroc. Nous espérons qu’il inspire de nombreux voyageurs ainsi que de nouvelles entreprises à suivre son exemple. Vous pourrez retrouver des informations sur son entreprise ou sur son association via ces liens:

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